Après le choc de 5,9 % en 2025 — le plus haut taux en trente ans — Québec a réécrit une méthode de calcul dont la structure remontait à 1981. Le premier cycle complet vient de se terminer avec les renouvellements du 1er juillet. L’association des propriétaires y voit un geste structurant; le principal groupe de défense des locataires, un exercice manqué. Les deux s’entendent pourtant sur un point rare dans ce dossier : l’ancien calcul était devenu incompréhensible. Voici ce qui a changé, et ce que ça vaut concrètement.
Le Tribunal administratif du logement met à la disposition de tous un outil de calcul gratuit, mis à jour chaque année. Il sert autant à préparer un avis d’augmentation qu’à en vérifier un. Chaque calcul est propre à l’immeuble et au logement concernés.
➜ Pourcentages applicables et outil de calcul — Tribunal administratif du logementDans le dossier du logement au Québec, il est à peu près impossible de trouver une mesure dont les deux camps disent du bien. Cette réforme ne fait pas exception — mais pour une fois, propriétaires et locataires s’accordent au moins sur le diagnostic de départ.
Les positions sont figées depuis des années : d’un côté des propriétaires qui invoquent l’explosion des taxes, des assurances et des coûts d’entretien; de l’autre des locataires qui rappellent que les loyers montent plus vite que les revenus.
La réforme du Règlement sur les critères de fixation de loyer, entrée en vigueur le 1er janvier 2026, a toutefois une particularité. Les deux camps reconnaissent que l’ancienne méthode était devenue impossible à appliquer sans erreur. Sur la suite — à savoir si le remède protège les locataires ou l’inverse —, le désaccord reste entier, et nous y reviendrons.
I — Ce qui a changéDe treize critères à quatre
C’est le cœur de la réforme, et c’est aussi la partie la plus concrète. L’ancien règlement reposait sur treize critères, un empilement accumulé au fil des décennies sur une structure de base qui remontait à 1981, et que même les praticiens peinaient à appliquer sans erreur. Le nouveau en compte quatre.
13 critères, calculés poste par poste : chauffage, électricité, entretien, services, assurances, taxes, énergie, gestion, travaux majeurs, revenus de stationnement, et ainsi de suite — chacun avec ses propres règles d’ajustement.
- La variation des taxes foncières et scolaires
- La variation des primes d’assurance
- 5 % des dépenses d’immobilisation
- La moyenne de l’IPC sur trois ans
La différence n’est pas seulement cosmétique. Un locataire qui recevait un avis d’augmentation devait auparavant vérifier treize postes pour savoir si le montant demandé était plausible — autant dire qu’il ne le vérifiait pas. Un propriétaire qui voulait justifier sa hausse devait documenter chacun de ces postes. Le résultat prévisible : des avis contestés au hasard d’un côté, des calculs approximatifs de l’autre, et un tribunal engorgé pour trancher des désaccords qui n’auraient jamais dû s’y rendre.
Attention à la date de bascule. La nouvelle méthode ne s’applique pas selon la date du bail, mais selon la date de l’avis. Un avis de modification donné à compter du 1er janvier 2026 relève des nouveaux critères; un avis transmis avant cette date reste régi par les anciens, même si le bail renouvelé débute en 2026. C’est la principale source de confusion de l’année.
II — Le mécanismeLa moyenne sur trois ans, ou comment amortir les chocs
C’est le changement le plus important, et le moins expliqué. Avant 2026, le pourcentage de base reposait sur l’IPC de l’année précédente. Une seule année. Ce qui veut dire qu’une flambée inflationniste ponctuelle se transmettait intégralement, et immédiatement, dans les loyers de l’année suivante.
C’est exactement ce qui s’est produit en 2025. L’inflation de 2024 s’est répercutée telle quelle, et le TAL a proposé une hausse de 5,9 % — un sommet en trois décennies, dénoncé aussi bien par les groupes de défense des consommateurs que par plusieurs partis politiques.
Le nouveau règlement remplace l’IPC d’une seule année par sa moyenne mobile sur trois ans. Le principe est simple : une année exceptionnelle ne pèse plus que pour un tiers dans le calcul. Une flambée est étalée; un creux aussi. Le prix de cette stabilité, il faut le dire honnêtement, c’est que la baisse est également amortie — quand l’inflation retombe, les loyers mettent trois ans à en refléter pleinement l’effet.
Autre précision technique qui compte : le calcul ne retient désormais que l’IPC général, et non plus uniquement les indices liés au logement. Et du côté des travaux financés par emprunt, seul le montant remboursé dans l’année est considéré, avec une période d’amortissement fixée à 20 ans. Les propriétaires ayant reçu une aide financière municipale ou gouvernementale doivent la déduire du montant admissible.
Un dernier mécanisme, rarement expliqué mais déterminant pour le montant final : depuis 2026, seule la portion de la hausse des taxes ou des assurances qui dépasse le pourcentage de base est retenue dans le calcul. Si la variation est inférieure ou égale à ce pourcentage, son effet est réputé nul. Autrement dit, une hausse de taxes ordinaire n’ajoute plus rien par-dessus le taux de base; seule une hausse anormale le fait.
III — Le chiffre4,5 % : ce que la nouvelle formule aurait donné en 2025
Un chiffre circule beaucoup dans ce dossier, et il mérite d’être remis dans son contexte, parce qu’on lui fait souvent dire l’inverse de ce qu’il dit.
Le 16 avril 2025, en annonçant la réforme, la ministre responsable de l’Habitation de l’époque, France-Élaine Duranceau, indiquait que la hausse de 5,9 % suggérée pour 2025 aurait plutôt été de 4,5 % sous la nouvelle méthode. C’est une estimation gouvernementale, et elle est exacte pour cette année-là.
Mais la même annonce précisait aussi que pour d’autres années — 2019 à 2021, par exemple — les hausses recommandées auraient été légèrement plus élevées avec le nouveau calcul. Le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec, dans son mémoire d’octobre 2025, reprend ce chiffre de 4,5 % précisément pour appuyer sa critique : 2025 est selon lui la seule année où la nouvelle méthode aurait produit un résultat moindre, ce qu’il qualifie de coïncidence commode pour justifier la réforme.
Deux mises en garde. D’abord, le taux de 3,1 % combine l’effet de la nouvelle formule et le recul de l’inflation; les deux facteurs jouent, et il serait inexact d’attribuer l’écart avec 2025 à la seule réforme. Ensuite, ne pas confondre deux « 4,5 % » sans lien entre eux : le pourcentage de base applicable aux baux débutant entre le 2 avril 2025 et le 1er avril 2026 est lui aussi fixé à 4,5 %.
La lecture honnête de ce chiffre n’est donc pas que la réforme abaisse les loyers. C’est qu’elle change la forme de la courbe : elle rabote les pointes et remplit les creux. En 2025, année de pointe, cela aurait joué en faveur des locataires. Dans une année calme, cela joue contre eux.
La moyenne mobile amortit. Elle ne protège pas.
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IV — Les deux campsCe qui fait consensus, et ce qui ne le fait pas
Du côté des propriétaires, la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec a accueilli favorablement le projet de règlement dès sa présentation, en avril 2025. Son porte-parole Éric Sansoucy y voyait alors un « geste structurant, au bénéfice de tous : locataires et propriétaires », permettant selon lui de retrouver un équilibre dans l’écosystème locatif. La CORPIQ demandait dans le même souffle des outils supplémentaires pour moderniser le parc immobilier, notamment en matière de décarbonation des immeubles.
Du côté des locataires, la critique est précise et porte sur trois plans distincts. Sur les travaux, le RCLALQ reproche au nouveau texte de transférer aux locataires la responsabilité financière des dépenses d’immobilisation, une charge qui devrait selon lui relever des propriétaires; l’organisme voudrait que les augmentations dépendent des frais d’exploitation plutôt que d’immobilisation, et réclame un plafond absolu, comme celui qui existe en Ontario.
Sur la moyenne mobile elle-même — et contrairement à ce qu’on lit parfois —, le RCLALQ n’y adhère pas davantage. Son organisateur communautaire Émile Boucher fait valoir que l’IPC général intègre chaque année la hausse des loyers : les loyers alimentent donc l’inflation, qui dicte ensuite les loyers suivants. L’organisme parle d’un « exercice manqué ».
Sur le résultat, enfin, le RCLALQ conteste l’idée même que 3,1 % constitue un soulagement : il s’agit, rappelle-t-il, du pourcentage le plus élevé depuis vingt-cinq ans si l’on met de côté 2024 et 2025, alors que les hausses historiques au Québec se situaient plutôt entre 0,5 % et 1 %.
Le terrain commun est donc plus étroit qu’il n’y paraît. Il se limite au diagnostic : l’ancienne méthode était vétuste et trop complexe, et un locataire devrait pouvoir vérifier lui-même l’avis qu’il reçoit. Sur les moyens et sur le résultat, le désaccord est entier — et il n’est pas tranché.
V — Les RPAUn calcul distinct pour les résidences pour aînés
Volet peu médiatisé et pourtant important pour des dizaines de milliers de ménages. Comme les résidences privées pour aînés facturent à la fois un logement et des services, leur loyer est scindé en deux pour les fins du calcul.
La portion qui correspond à la location du logement ou de la chambre suit la méthode générale. La portion qui correspond aux services — assistance personnelle, soins infirmiers, préparation des repas, aide domestique — fait l’objet d’un calcul distinct, indexé à l’IPC lié aux soins de santé. Cet indicateur distinct n’est pas né avec la réforme : le TAL le publie depuis 2023. Ce qui est nouveau depuis le 1er janvier 2026, c’est que l’avis de reconduction doit désormais indiquer explicitement le montant ou le pourcentage d’augmentation attribuable à la portion services.
L’écart entre les deux taux justifie à lui seul cette transparence. Pour la période allant du 2 avril 2026 au 1er avril 2027, la portion logement suit le taux de base de 3,1 %, tandis que la portion services est indexée à 6,7 % — plus du double. Un résident dont une large part de la facture couvre des services verra donc une augmentation globale nettement supérieure à 3,1 %, et il peut maintenant voir précisément d’où elle vient.
VI — Côté pratiqueCe qu’il faut savoir avant de recevoir ou d’envoyer un avis
- Le pourcentage n’est pas un plafond. C’est un cadre de calcul. Un propriétaire peut demander davantage s’il le justifie — travaux d’immobilisation, hausse de taxes ou d’assurances supérieure au taux de base; un locataire peut contester même une hausse inférieure au taux suggéré.
- Le délai d’avis. Pour un bail de 12 mois ou plus, l’avis doit être transmis entre 3 et 6 mois avant la fin du bail. Pour un bail se terminant le 30 juin, cela signifie entre le 1er janvier et le 31 mars.
- Un mois pour répondre. Le locataire dispose d’un mois pour refuser par écrit. Le silence vaut acceptation. C’est la règle la plus coûteuse du régime, et celle que les gens ignorent le plus souvent.
- En cas de refus, la balle est dans le camp du propriétaire. Celui-ci dispose d’un mois à compter de la réponse du locataire pour saisir le TAL et faire fixer le loyer. S’il ne le fait pas, le bail est reconduit aux mêmes conditions. Le locataire n’a aucune démarche à entreprendre après son refus écrit.
- Vérifiez la section F de votre bail. Dans un immeuble construit ou ayant changé d’affectation depuis cinq ans ou moins, le mécanisme de fixation ne s’applique pas de la même façon, et un refus peut obliger le locataire à quitter à la fin du bail. Des règles particulières visent aussi les logements à loyer modique et les coopératives.
- Utilisez l’outil officiel. Le TAL publie un calculateur en ligne mis à jour chaque année. Il est gratuit et sert autant à préparer un avis qu’à en vérifier un.
- Les formulaires ont changé aussi. Deux règlements distincts, entrés en vigueur le même 1er janvier 2026, ont modifié le formulaire de bail et l’avis de modification. Un avis rédigé sur un ancien modèle peut être vulnérable.
- Vérifiez les paramètres chaque année. Le taux de 3,1 % vaut pour les baux débutant entre le 2 avril 2026 et le 1er avril 2027, sur avis donné à compter du 1er janvier 2026. Il change annuellement.
VII — Ce qui resteUne méthode plus claire ne règle pas tout
Il faut rester lucide sur la portée de la réforme. Elle rend le calcul lisible; elle ne crée pas un seul logement. Elle amortit les chocs; elle ne règle ni la rareté locative, ni l’écart entre les loyers du marché et ceux des baux existants, ni les délais du Tribunal administratif du logement pour ceux qui doivent malgré tout aller y plaider.
Ces délais, justement, se sont dégradés : le TAL rapporte que l’attente moyenne avant une première audience en fixation de loyer est passée de 6,9 mois en 2023-2024 à 9,2 mois en 2024-2025, sous l’effet d’une explosion des demandes.
La réforme ne change pas non plus la principale asymétrie du régime : c’est le propriétaire qui déclenche le processus et le locataire qui doit réagir dans un délai court, souvent sans savoir que son silence l’engage. Le déséquilibre est mesurable — en 2024-2025, 97 % des demandes de fixation traitées par le Tribunal avaient été déposées par des locateurs.
Mais une réforme n’a pas besoin de tout régler pour valoir quelque chose. Celle-ci fait ce qu’elle annonçait : elle rend un calcul vérifiable par la personne qui le subit. Dans un domaine où l’essentiel des conflits naît d’une incompréhension mutuelle sur les chiffres, ce n’est pas rien — même si ce n’est pas, non plus, la protection que réclamaient les groupes de locataires.
ConclusionLisser n’est pas réduire
Treize critères sont devenus quatre. Taxes foncières et scolaires, primes d’assurance, 5 % des dépenses d’immobilisation, et la moyenne de l’IPC sur trois ans. C’est la première refonte structurelle depuis 1981, et elle rend enfin le calcul vérifiable par la personne qui le reçoit.
Mais la moyenne mobile lisse, elle ne réduit pas. Selon l’estimation gouvernementale, la hausse de 2025 aurait été de 4,5 % plutôt que 5,9 %; d’autres années auraient en revanche été légèrement plus élevées. En année de pointe, la nouvelle formule protège le locataire. En année calme, elle lui coûte.
Et une chose n’a pas changé du tout : un locataire a un mois pour refuser un avis d’augmentation par écrit. Passé ce délai, l’acceptation est présumée — quelle que soit la qualité du calcul.
Le délai d’un mois, lui, ne pardonne toujours pas.
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Note éditoriale. Cet article repose sur des sources publiques et sur la réglementation en vigueur au moment de sa publication. Il ne constitue pas un avis juridique et ne remplace pas la consultation d’un professionnel. Les paramètres de fixation changent annuellement, et des règles particulières s’appliquent à certains logements : vérifiez toujours les données courantes auprès du Tribunal administratif du logement avant d’envoyer ou de contester un avis. EnImmobilier.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information immobilière.
Sources et références
Réglementation. Règlement sur les critères de fixation de loyer, RLRQ, c. T-15.01, r. 2, tel que modifié; Règlement modifiant le Règlement sur les critères de fixation de loyer, (2025) 51 G.O. II, 6849. Code civil du Québec, art. 1942 à 1947 (avis de modification, délai de réponse et demande de fixation).
Sources officielles. Gouvernement du Québec, communiqué du 17 décembre 2025 annonçant l’entrée en vigueur au 1er janvier 2026 des nouvelles dispositions ainsi que des deux règlements modifiant le formulaire de bail et l’avis de modification. Tribunal administratif du logement, communiqué du 19 janvier 2026 sur les pourcentages applicables en 2026, outil de calcul, et rapport annuel de gestion 2024-2025 pour les délais et le volume des demandes de fixation.
Couverture de presse. Le Devoir, 16 avril 2025 (annonce de la nouvelle méthode et estimation gouvernementale de 4,5 % pour 2025) et 19 janvier 2026. Radio-Canada, 16 avril et 21 décembre 2025 (réactions du RCLALQ et de la CORPIQ). La Presse, 17 janvier 2026. Protégez-Vous, « Fixation de loyer : les règles changent le 1er janvier », 17 décembre 2025, et « Le TAL suggère une hausse de 3,1 % des loyers », 19 janvier 2026.
Positions des parties. Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec, mémoire sur le second projet de règlement, octobre 2025, et déclarations d’Émile Boucher. Corporation des propriétaires immobiliers du Québec, communiqué du 16 avril 2025 et déclarations d’Éric Sansoucy.
Cet article repose sur des documents publics. EnImmobilier.ca est une plateforme citoyenne indépendante. Cet article ne constitue pas un conseil professionnel.

