Le Québec débat des commissions comme si le courtier n’était qu’un pourcentage. Pendant ce temps, plus de 15 000 personnes accompagnent, chaque année, des familles dans la transaction la plus importante de leur vie — sans salaire garanti, en finançant elles-mêmes les protections dont bénéficie le public, et en absorbant des mois de travail que personne ne verra jamais sur une facture. Il est temps de regarder ce que fait vraiment un courtier immobilier.
Depuis quelques semaines, les courtiers immobiliers du Québec vivent une drôle de saison. Un débat sur les commissions enflamme les réseaux sociaux, un régulateur fédéral enquête sur les règles de rémunération, un parti politique propose des plafonds. Nous avons couvert ces dossiers, et nous continuerons de le faire — c’est notre travail. Mais dans le vacarme, quelque chose s’est perdu : la personne derrière le pourcentage. Ce texte lui est consacré.
On peut débattre du prix d’un service. Mais pour en débattre honnêtement, encore faut-il savoir ce que ce service contient. Et la vérité, c’est que la plupart des gens n’en ont aucune idée.
I — Les chiffresUne profession que tout le monde côtoie — et que personne ne connaît
Ils étaient 16 682 titulaires de permis en 2022 selon l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ), contre 14 772 deux ans plus tôt — un engouement pandémique qui s’est ensuite corrigé : près de 800 courtiers n’ont pas renouvelé leur permis au printemps 2023, une baisse de 4,95 %, la plus importante depuis 2011, rapportait Radio-Canada. La profession compte aujourd’hui plus de 15 000 courtiers actifs — l’OACIQ affiche d’ailleurs en temps réel le nombre de titulaires de permis sur son site. L’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec (APCIQ) regroupe pour sa part plus de 14 500 courtiers et agences sur une base volontaire. Et selon les estimations de l’industrie, environ 80 % des transactions immobilières au Québec passent encore entre leurs mains.
Faites le calcul : la quasi-totalité des Québécois fera affaire avec un courtier au moins une fois dans sa vie, au moment précis où se joue la plus grosse décision financière de son existence. Aucune autre profession n’accompagne autant de familles dans un moment aussi déterminant. Et pourtant, demandez à un citoyen ce que fait un courtier entre la pancarte et la signature chez le notaire : la réponse tiendra rarement en plus d’une phrase.
II — La formationUn examen de sept heures où une seule erreur peut tout invalider
Commençons par tordre le cou à un mythe tenace : non, on ne devient pas courtier immobilier « en deux fins de semaine ». La formation de base reconnue par l’OACIQ — le plus souvent une attestation d’études collégiales — représente de 450 à 735 heures selon l’établissement, couvrant le cadre légal québécois, les contrats, la protection du public, l’analyse des besoins, la négociation et la gestion complète d’une transaction. Au Collège de Maisonneuve, c’est un programme intensif de dix mois.
Vient ensuite l’examen de certification de l’OACIQ : sept heures, réparties sur deux blocs de trois heures trente, construites autour de mises en situation et de cas concrets plutôt que de théorie récitée par cœur. L’objectif déclaré de l’Organisme : s’assurer que chaque personne à qui il délivre un permis est réellement en mesure de mener à bien une transaction immobilière et d’agir selon les normes professionnelles du courtage. Suivent la vérification des antécédents judiciaires, la délivrance du permis — et ce n’est pas fini : le permis se renouvelle chaque année, la formation continue est obligatoire, et l’assurance responsabilité professionnelle est une condition d’exercice, sans exception.
Le résultat, c’est l’une des activités commerciales les plus encadrées au Québec : une loi dédiée — la Loi sur le courtage immobilier —, un organisme d’autoréglementation dont l’unique mission est la protection du public, un syndic, un comité de discipline, un registre public où n’importe qui peut vérifier le dossier de n’importe quel courtier en quelques clics.
III — Ce que le public ignoreLes protections dont vous bénéficiez, ce sont les courtiers qui les paient
Voici le fait le plus méconnu de tout ce dossier — et probablement le plus puissant. Quand vous transigez avec un courtier immobilier au Québec, vous bénéficiez automatiquement, sans frais, de deux filets de sécurité que le marché de la vente sans intermédiaire n’offre tout simplement pas.
Le premier : le Fonds d’assurance responsabilité professionnelle (FARCIQ). Si un courtier commet une erreur, un oubli ou une négligence qui vous cause une perte, et que sa responsabilité professionnelle est démontrée, vous pouvez être indemnisé. Tous les courtiers et toutes les agences du Québec y souscrivent obligatoirement.
Le second : le Fonds d’indemnisation du courtage immobilier (FICI). En cas de fraude, de manœuvre dolosive ou de détournement de fonds, il peut verser jusqu’à 100 000 $ par réclamation pour les actes commis depuis le 10 mai 2018 — même si le courtier fautif est insolvable. Le FICI est constitué par la loi, et ce sont l’ensemble des agences et des courtiers du Québec qui y cotisent annuellement.
Relisez bien : chaque protection dont bénéficie le public — l’assurance, le fonds d’indemnisation, l’encadrement, l’inspection, la discipline — est financée par les cotisations des courtiers eux-mêmes. Le filet de sécurité de votre transaction, c’est la profession qui le paie.
Loi sur le courtage immobilier · OACIQ · FARCIQ · FICIQuand une transaction tourne mal entre particuliers, il reste les tribunaux, leurs délais et leurs coûts. Quand elle tourne mal avec un courtier, il existe un service d’assistance gratuit, un syndic, deux fonds et un comité d’indemnisation indépendant. C’est une différence de structure, pas de marketing.
IV — Le travail réelCe qui se passe entre la pancarte et le notaire
Le public voit trois moments : la pancarte, les visites, la signature. Le courtier, lui, vit tout le reste. L’évaluation comparative du marché, préparée à partir des ventes récentes du secteur. La vérification des titres, des taxes, du certificat de localisation, des déclarations du vendeur. La mise en marché — photos professionnelles, fiches, diffusion, réseaux. Les appels d’acheteurs non qualifiés qu’il faut filtrer poliment, les visites de curieux, les soirées et les week-ends sacrifiés parce que c’est le seul moment où les gens visitent.
Puis la partie que personne ne raconte : la négociation d’une promesse d’achat à 22 h un mardi soir, la gestion d’une contre-offre, l’inspection qui révèle un problème et la transaction qu’il faut sauver — ou laisser mourir proprement. La coordination entre l’inspecteur, le courtier hypothécaire, l’évaluateur agréé, le notaire. Et la dimension humaine, omniprésente : la succession où les héritiers se déchirent, le divorce où la maison est le dernier champ de bataille, le premier acheteur qui panique la veille de signer. Le courtier est souvent moins un vendeur qu’un traducteur, un médiateur et, certains soirs, un travailleur social qui ne dit pas son nom.
Et voici la donnée économique que le débat sur les commissions oublie systématiquement : le courtier n’a ni salaire, ni fonds de pension, ni vacances payées, ni assurance collective fournie. Il assume d’avance ses frais — permis, cotisations, assurance, formation, publicité, photographie, essence — sur chaque dossier. Si la propriété ne se vend pas, si l’acheteur se désiste, si le mandat expire : des semaines ou des mois de travail, payés exactement zéro dollar. La commission qui choque sur une transaction réussie finance aussi toutes celles qui n’aboutissent jamais.
V — L’honnêtetéCe que ce texte ne dit pas
Un hommage qui ignore les débats n’est pas un hommage : c’est de la publicité. Alors disons-le clairement. Oui, la structure des commissions mérite le débat public qu’elle traverse — nous l’avons nous-mêmes documenté. Oui, il existe des courtiers médiocres, comme il existe de mauvais avocats et de mauvais garagistes; c’est précisément pour eux que le syndic et le comité de discipline existent. Et oui, la profession a connu un afflux massif pendant la pandémie, qui a amené dans le métier des gens qui n’y sont pas restés.
Mais aucun de ces débats ne justifie la caricature. Entre « le courtier ne fait qu’ouvrir des portes » et la réalité d’une profession réglementée, formée, assurée, encadrée et financièrement à risque sur chaque mandat, il y a un gouffre — et c’est dans ce gouffre que se noie le débat public actuel. On peut discuter du prix d’un service en connaissant sa valeur. C’est même la seule façon honnête d’en discuter.
ConclusionLa plus grosse transaction de votre vie
Un jour, vous signerez au bas d’un document qui engagera des centaines de milliers de dollars, vingt-cinq ans de votre avenir et le toit de votre famille. Ce jour-là, vous aurez à vos côtés soit personne, soit quelqu’un dont c’est le métier — quelqu’un qui a passé un examen de sept heures pour avoir le droit d’être là, qui est assuré pour ses erreurs, surveillé pour sa conduite, et dont la profession entière cotise pour vous protéger même contre ses pires éléments.
Le courtier immobilier n’est pas un pourcentage. C’est le chef d’orchestre de la transaction la plus importante de votre vie — et il serait temps de le regarder comme tel.
On ne voit jamais les mille gestes entre les deux.
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Note éditoriale. Cet article est une chronique éditoriale fondée sur des sources publiques vérifiables, citées ci-dessous. EnImmobilier.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information immobilière. Elle n’est ni une agence, ni un courtier, n’est affiliée ni à l’OACIQ, ni à l’APCIQ, ni à aucune bannière, et ne perçoit aucune rétribution liée à une transaction. Cette chronique n’efface pas les débats légitimes sur la rémunération du courtage, que nous continuons de couvrir par ailleurs. Cet article ne constitue ni un avis juridique, ni un conseil en matière de transaction immobilière.
Sources et références
Effectifs et marché. OACIQ, statistiques citées dans La Presse, « Fini la récré pour les courtiers », 19 octobre 2022 (16 682 titulaires de permis en 2022; 14 772 en 2020; demandes de permis en hausse de 1 805 à 2 197 entre 2020 et 2021). Radio-Canada, « De nombreux courtiers immobiliers délaissent la profession », mai 2023 (près de 800 non-renouvellements, baisse de 4,95 %, la plus importante depuis 2011). OACIQ, page « Statistiques », oaciq.com (nombre de titulaires de permis actifs affiché en temps réel). APCIQ, apciq.ca (plus de 14 500 courtiers et agences membres). Part des transactions passant par courtier : estimations de l’industrie rapportées notamment par Soumissions Courtiers, 2023.
Formation et certification. OACIQ, « Devenir courtier : les étapes » et « Établissements d’enseignement reconnus », oaciq.com. Cégep Édouard-Montpetit, AEC Courtage immobilier résidentiel (585 heures). Collège d’Enseignement en Immobilier (450 heures). Collège de Maisonneuve (735 heures sur 10 mois). OACIQ, « Examen — Courtage immobilier résidentiel » (7 heures en deux périodes de 3 h 30).
Encadrement et protections. Loi sur le courtage immobilier, RLRQ, c. C-73.2. OACIQ, « Le Service d’assistance au public », « FICI : le Fonds d’indemnisation du courtage immobilier » et « Comité d’indemnisation » (indemnité maximale de 100 000 $ par réclamation pour un acte commis le 10 mai 2018 ou après), oaciq.com. FARCIQ, « FAQ », farciq.com (assurance responsabilité professionnelle obligatoire pour tous les courtiers et agences titulaires d’un permis).
Débat sur les commissions. EnImmobilier.ca, « Commission de 1,25 % : deux histoires qu’on a mal démêlées », juillet 2026, et les sources qui y sont citées.
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